L’amiante à l’école, une urgence négligée par les pouvoirs publics

Alternatives économiques – Marion Perrier – Le 19 Novembre 2025

https://www.alternatives-economiques.fr/crainte-de-lamiante-redouble-etablissements-scolaires/00116950


Des matériaux amiantés sont présents dans de très nombreuses écoles, collèges et lycées. Faute d’information et d’application des mesures de prévention, ils mettent en danger la santé des personnels et des élèves.

L’initiative est inédite. Ce mercredi 19 novembre, sept organisations syndicales de l’éducation et de la fonction publique, trois associations de victimes de l’amiante, la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) des Bouches-du-Rhône et une cinquantaine de personnes ont déposé plainte contre X à Marseille, pour mise en danger de la vie d’autrui en raison de leur exposition à l’amiante dans les établissements scolaires du département.

Cette nouvelle étape fait suite à plusieurs mobilisations sous l’impulsion notamment de l’association des victimes de l’amiante dans les locaux de l’éducation nationale des Bouches-du-Rhône (Avalé 13). Ce collectif né en 2019 entend dénoncer la présence de ce minéral dangereux dans les bâtiments scolaires, ainsi qu’informer, former et accompagner les victimes, souvent exposées sans le savoir.

Aujourd’hui à la retraite, Louise* se souvient ainsi avoir baladé sa boîte à outils dans une école du nord de Marseille, où elle a voulu exercer dans les années 1990 et 2000. Elle y a percé des trous pour installer des étagères, a aménagé et tâché d’embellir les salles, ignorant que les murs et les sols contenaient de l’amiante.

Interdit depuis 1997, ce matériau a été massivement utilisé jusque-là, dans les flocages, les dalles de sol, les faux plafonds, l’isolation des tuyauteries des bâtiments. En se dégradant, l’amiante libère des fibres volatiles invisibles dont l’inhalation ou l’ingestion peut provoquer des maladies comme les plaques pleurales, le mésothéliome (un cancer de la plèvre), des cancers du poumon mais aussi des ovaires ou du larynx. C’est un cancérogène dit sans seuil : le danger existe quelle que soit la quantité de fibres.

Malgré plusieurs alertes sur le sujet ces dernières années et une circulaire de 2015 imposant notamment l’information des usagers, ils sont aujourd’hui encore nombreux – enseignants, personnels administratifs et techniques ainsi qu’élèves – à être exposés et à l’ignorer.

82 % des établissements potentiellement concernés

Selon un recensement effectué par le ministère de l’Education nationale en 2024, 82 % des établissements étaient potentiellement concernés. Or 50 % d’entre eux ne disposaient pas du dossier technique amiante (DTA), document obligatoire qui cartographie sa présence, indique l’état des matériaux et les préconisations de sécurité, et doit être tenu à la disposition des usagers.

« Quand on les demande, soit les directeurs ne savent pas ce que c’est, soit le document existe mais il est obsolète ou a été rangé dans un placard sans tenir compte de ses préconisations », constate Nathalie Laclau à la tête de l’Avalé 13.

Tristan Navailh-Hamza, enseignant et militant Sud Education, l’a constaté en consultant fin mai 2024 les DTA du collège Alexandre-Dumas à Marseille, après avoir suivi une formation syndicale sur le sujet.

« Depuis 2003, ils indiquaient la présence de matériaux amiantés dégradés et le besoin d’intervention, sans qu’aucune conséquence n’en soit tirée », s’indigne celui qui participe à la plainte déposée ce jour.

Alors que l’amiante est partout, notamment dans les sols très abîmés du collège, « on n’avait eu aucune information à ce propos », abonde Jane-Laure Roger, professeure de SVT dans le même établissement. Après plusieurs signalements de « danger grave et imminent » par les enseignants, qui exercent aussi leur droit de retrait – non reconnu par leur directeur académique –, des travaux de recouvrement des sols ont finalement été menés par le conseil départemental l’été suivant.

Syndicats et parents d’élèves ont le sentiment que sans mobilisation, les travaux ne sont pas faits

« Les départements [qui ont la charge des collèges] ont bien pris en compte la problématique de l’amiante avec pour priorité la santé des usagers. S’il y a un risque pour eux, on ferme et on fait les travaux », assure Jérôme Dumont, président du conseil départementale de la Meuse, représentant de l’association Départements de France. Pourtant, syndicats et parents d’élèves ont le sentiment que sans mobilisation, les travaux ne sont pas faits. « Ceux-ci relèvent parfois du bricolage », dénonce en outre Gabrielle Leflaive, de Sud Education.

Des malades qui ignorent leur exposition

Le silence qui entoure encore la présence d’amiante dans les bâtiments scolaires empêche les malades de faire le lien avec leurs pathologies, d’autant qu’à l’exception du mésothéliome ou des plaques pleurales, elles ne sont pas spécifiques à l’amiante, et surviennent des décennies après l’exposition.

Quand Louise déclenche un premier cancer pulmonaire en 2007 elle répond « non » au médecin qui lui demande si elle a été exposée à l’amiante. Ce n’est que dix ans plus tard, après une récidive et en discutant avec des collègues, qu’elle prend conscience qu’elle y a en fait été confrontée, ainsi que ses élèves, dans les écoles où elle a exercé. Avec l’Avalé 13, qui a accompagné une dizaine de dossiers de ce type, elle a obtenu la reconnaissance de l’origine professionnelle de son cancer après des démarches particulièrement éprouvantes.

« La maladie, on fait comme on peut, on s’adapte. Mais le rapport avec l’administration et le traitement déshumanisé que l’on subit pendant ces démarches, c’est innommable. On a l’impression d’être responsable et coupable alors qu’on vient pour être reconnu comme victime », dénonce celle qui entend surtout pointer la responsabilité de l’Etat.

Pour ceux qui ne sont pas malades mais savent avoir été exposés, l’inquiétude de l’être un jour pointe

Les quelques chiffres disponibles donnent un aperçu très limité du nombre de malades. En 2019, Santé publique France fournit une estimation basse d’une vingtaine de cas par an de mésothéliome chez des personnes ayant été exposées à l’amiante dans l’enseignement. 38 nouvelles victimes relevant du régime de protection sociale de l’Education nationale ont été reconnues par le Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante (Fiva) en 2024.

Pour ceux qui ne sont pas malades mais savent avoir été exposés, l’inquiétude de l’être un jour pointe. « C’est une épée de Damoclès ! », témoigne Jane-Laure Roger.

Priorité au désamiantage

Le plan d’action 2025-2027, dévoilé fin septembre par le ministère de l’Education nationale pour renforcer la prévention du risque amiante n’a pas rassuré. « Il y a des choses pertinentes, mais aussi des reculs par rapport à la circulaire de 2015 », juge ainsi Gabrielle Leflaive. L’absence de moyens dévolus à ce plan est également critiquée.

« Cela ne répond pas à la question du financement des travaux ou des moyens dédiés à la surveillance médicale des agents », déplore Cyril Verlingue, du Syndicat national des enseignements de second degré – Fédération syndicale unitaire (SNES-FSU). Dans l’Education nationale, la médecine de prévention compte aujourd’hui 68 médecins en équivalent temps plein pour 1,2 million d’agents.

Selon les syndicats, les associations de victimes et les parents d’élèves, la priorité devrait être au désamiantage, partout où la substance est présente. Une nécessité qui pose la question de la continuité scolaire le temps des travaux, mais surtout du coût d’un tel chantier, alors que les finances des collectivités locales, propriétaires des bâtiments, sont exsangues.

« Le problème de l’amiante rejoint celui de la rénovation nécessaire du bâti scolaire pour l’adapter au réchauffement climatique et aux enjeux de santé publique », souligne Grégoire Ensel, de la FCPE.

Un collectif de syndicats et d’associations plaide pour un plan national d’investissement de 5 milliards d’euros par an pendant dix ans

Il plaide au sein de l’Alliance écologique et sociale, un collectif de syndicats et d’associations environnementales, pour un plan national d’investissement de 5 milliards d’euros par an pendant dix ans. Le collectif à l’origine de la plainte déposée à Marseille propose aussi la création d’un fonds abondé entre autres par les industriels ayant produit et commercialisé les matériaux amiantés.

Dénonçant un « déni institutionnel », il réclame plus de transparence, l’information des usagers et la formation des personnels. Quant à la réglementation, ils demandent qu’elle soit appliquée, mais aussi qu’elle évolue afin que les agents soient mieux protégés et que ceux exposés bénéficient d’un réel suivi médical.

Avec leur plainte, c’est aussi une alerte qu’ils lancent : après la vague de malades chez les travailleurs de l’amiante, une autre se prépare sans doute parmi ceux qui ont travaillé et travaillent encore dans des locaux amiantés, à l’école… ou ailleurs.

* Le prénom a été changé.

L’amiante à l’école, une urgence négligée par les pouvoirs publics

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