Le Monde, Gilles Rof
S’appuyant sur douze cas de collèges, d’écoles et de lycée, des syndicats, des associations, des enseignants et des parents d’élèves dénoncent une mise en danger de la vie d’autrui.

Chaque jour de classe quand elle pénètre dans le collège Alexandre-Dumas, dans le 14e arrondissement de Marseille, où elle enseigne depuis neuf ans, Jane-Laure Roger ne peut s’empêcher d’inspecter l’état des dalles qui recouvrent les couloirs et les salles de cours. Pour cette professeure de sciences de la vie et de la Terre, comme pour bon nombre de ses collègues, la découverte, en mai 2024, qu’elle évoluait dans un environnement potentiellement contaminé par des fibres d’amiante a été un électrochoc. « Jusqu’alors, on faisait notre vie comme dans un bâtiment normal et, aujourd’hui, il y a cette épée de Damoclès au-dessus de nos têtes parce que nous savons que nous avons été exposés depuis des années. Il y a forcément de la méfiance, même quand on doit simplement coller une affiche sur un mur », reconnaît l’enseignante de 34 ans.
Jane-Laure Roger fait partie des près de quarante agents de l’éducation nationale qui ont décidé de participer en leur nom propre à la plainte collective déposée mercredi 19 novembre auprès du procureur de la République du pôle santé publique du tribunal judiciaire de Marseille. Une plainte contre X pour mise en danger de la vie d’autrui, préparée par le cabinet d’avocats TTLA, spécialisé dans les questions de travail, de santé et d’environnement.
Cette action judiciaire est d’une ampleur inédite dans ce secteur. Elle réunit sept organisations syndicales – la CGT-Educ’action, la FSU-SNUipp 13, Sud-Education, CGT-Territoriaux, entre autres –, la Fédération des conseils de parents d’élèves des Bouches-du-Rhône (FCPE 13), l’Association des victimes de l’amiante dans les locaux de l’éducation nationale des Bouches-du-Rhône (Avale 13) et cinquante et un usagers de ces locaux : enseignants, membres des équipes administratives, agents d’entretien et une dizaine de parents d’élèves dont les enfants sont scolarisés dans ces établissements. Leur but ? Alerter sur ce que les plaignants appellent de « graves carences » de la réponse publique face à la menace sanitaire que représente l’amiante et faire reconnaître les dangers encourus par les membres de la communauté éducative.
Un diagnostic dès 2010
La procédure s’appuie sur une série de situations largement documentées dans une douzaine d’établissements scolaires de l’académie d’Aix-Marseille (écoles maternelles et primaires, collèges, lycées), où, selon la plainte, la réglementation en vigueur n’a pas été suivie ou a été mise en place avec beaucoup de retard. « Ainsi, 80 des 132 collèges des Bouches-du-Rhône sont concernés par la présence d’amiante. Et 30 % des établissements scolaires du département n’ont pas de dossier technique amiante, alors que c’est une obligation légale. L’éducation nationale et les collectivités territoriales sont dans le déni. Et elles refusent systématiquement de fournir aux agents une attestation de présence dans des locaux contenant de l’amiante quand ils en font la demande », énumère Sébastien Fournier, cosecrétaire départemental de la FSU-SNUipp.
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Au collège Alexandre-Dumas, construit en 1972, qui reçoit plus de 600 élèves et près de 80 professeurs, la prise de conscience est arrivée presque par hasard. « Des collègues qui ont suivi une formation syndicale sur ce sujet ont demandé à voir le dossier technique amiante de l’établissement. Et là, on s’est aperçu que la situation était catastrophique », se remémore Jane-Laure Roger. A la lecture du document, le personnel découvre que, dès 2010, un diagnostic recommandait de « déposer ou remplacer les dalles de sol dégradées contenant de l’amiante » et rappelait les obligations « d’informer toute personne travaillant sur le site ».
Le 28 mai 2024, une partie des enseignants et agents du collège exercent leur droit de retrait – l’éducation nationale considère toujours qu’il s’agit d’une grève – et déposent auprès de leur administration des fiches de signalement de danger grave et imminent. La mobilisation entraînera des travaux de recouvrement des dalles dégradés à l’initiative du conseil départemental des Bouches-du-Rhône, propriétaire du bâtiment, entre l’été 2024 et avril 2025. Des mesures que la plainte estime « insuffisantes (…) pour garantir la santé et la sécurité du personnel et des élèves présents dans le collège trente-six semaines par an ».
« Maladie professionnelle »
Les risques de l’exposition passive à l’amiante sont parfaitement documentés. Cette roche fibreuse a été massivement utilisée dans le bâtiment avant décembre 1996, date de son interdiction par l’Etat. Elle est classée cancérogène « sans seuil » : une seule fibre inhalée peut provoquer des pathologies mortelles et capables de se déclarer très longtemps après l’exposition. En avril 2024, le cancer du poumon d’une enseignante d’une école primaire des quartiers nord de Marseille a été reconnu comme « maladie professionnelle » due à l’amiante, quelques jours seulement avant son décès.

S’il a été identifié trop tard pour être intégré à la première mouture de la plainte, le cas de l’école maternelle de Cuges-les-Pins, une petite commune de 6 000 habitants à 35 kilomètres de Marseille, doit y être adjoint rapidement. « Après un prérapport en 2019, un diagnostic complet de l’établissement a été effectué en juin 2025. Malgré nos relances, nous avons dû attendre le 2 novembre pour que la municipalité nous le transmette », raconte Cécile Moreau, déléguée de la FCPE 13 dans l’établissement. Dans ce document, l’état des dalles de sol amiantées de deux classes est classé « AC2 », c’est-à-dire nécessitant des actions correctives urgentes. « Il a fallu que les enseignants exercent leur droit de retrait et que les parents d’élèves se mobilisent pour que la mairie agisse. On parle d’enfants de 2 à 6 ans qui jouent au sol et mettent des choses à la bouche », dénonce cette mère d’une fillette de 4 ans.
A Marignane, Eyguières, Saint-Victoret, les récits des enseignants se recoupent : des établissements souvent construits dans les années 1960 qui se dégradent, des difficultés à obtenir la documentation obligatoire, une prise en compte aléatoire des problèmes signalés, mais aussi des interventions réalisées par des agents territoriaux peu ou mal informés. « Si l’on en arrive à la nécessité d’actions correctives urgentes, c’est bien qu’il y a eu des négligences dans l’entretien des bâtis », souligne Monia Haddaoui, déléguée de la CGT-Educ’action 13.
« Surprise » de la ville de Marseille
« Ce sont des situations anxiogènes, car on sait qu’une seule exposition peut générer des cancers », souligne une enseignante de l’école Clair-Soleil, à Marseille, qui participe à la plainte, mais souhaite garder l’anonymat. Dans cette école du nord de la ville, deux classes ont été fermées pour quelques jours après les vacances de la Toussaint. Les plafonds y avaient été percés pour installer des brasseurs d’air et la présence de poussières au sol a poussé l’équipe éducative à prendre des précautions.
Face à cette plainte, dans laquelle le cas de six de ses écoles est disséqué, la ville de Marseille se dit « surprise ». « Depuis 2020 et notre arrivée à la mairie, nous prenons la question de l’amiante très au sérieux », assure Pierre-Marie Ganozzi, l’adjoint chargé du plan écoles, un programme géant qui vise à rénover près de 180 des 470 établissements scolaires de la commune. L’élu précise que l’ensemble des dossiers techniques amiantea été révisé en 2021, puis en 2024, pour rattraper les retards constatés, et transmis à l’académie. « Toutes les fiches récapitulatives amiante sont en open data sur Internet », explique-t-il.
La commune vient aussi de signer une convention avec la Caisse d’assurance-retraite et de la santé au travail des Bouches-du-Rhône, dans laquelle elle s’engage à suivre les bonnes pratiques recommandées par l’Assurance-maladie dans le domaine. Et elle a lancé un plan de désamiantage sur dix ans « pour enlever définitivement cette substance » dans le bâti scolaire, pour 2 millions d’euros de travaux annuels.
Parmi les plaignants, on ne cache pas que la plainte, au-delà d’une recherche de responsabilités, a aussi un objectif médiatique. « Si cela provoque des prises de conscience et déclenche des travaux, on aura gagné une première bataille », assure la cégétiste Monia Haddaoui. En attendant, rêve-t-elle à voix haute, un grand plan national de désamiantage des écoles.
